Tous les débats politiques passionnés semblent condamnés à délaisser plus ou moins rapidement la rationalité pour basculer inexorablement vers des argumentaires émotionnels, souvent inexacts, au grand dam des spécialistes de la question.
La place de la voiture, et plus globalement la politique de mobilité en sont de parfaits exemples. Et la campagne sur les nouveaux projets autoroutiers de la confédération offre un cas d’étude intéressant du dogmatisme en politique.
Le dogmatisme n’a pas de camp
Le sens commun nous pousserait à chercher le dogmatisme du côté des idéalistes, souvent identifiés à gauche de l’échiquier politique. C’est en tout cas un discours redondant, presque encré. Et si la facilité idéologique, le doux rêve d’une absence de contraintes réalistes, séduisait aussi les conservateurs ?
Le dogmatisme, rappelons-le, consiste à suivre aveuglément des règles pré-établies, à se mettre des œillères, se réfugiant dans le confort de sa propre idéologie, à l’abri de la réflexion et de l’autocritique, réfutant tout argument, fut-il rationnel.
Alors que penser des quelques forces conservatrices qui s’obstinent à tenter de vendre – cher, nous parlons là de 5,3 milliards – à la population, les solutions d’hier comme des impératifs d’avenir ? Que dire de ceux qui réfutent la parole scientifique au nom du “bon sens populaire” ?
En arriver à nier les chiffres et la science
Dans la laborieuse tâche qui consiste à défendre ces projets autoroutiers, les partisans s’emmêlent les pinceaux, se contredisant parfois entre eux. Certains vont même jusqu’à nier l’existence du trafic induit – un consensus scientifique actant le fait que plus ont construit de routes plus on attire de voitures – pourtant assumé par l’OFROU, porteur du projet. Voir même contester la hausse des gaz à effets de serre qui en résulterait, une hausse confirmée par le Conseil fédéral lui-même dans son message du 22 février 2023.
Les automobilistes premières victimes
Le pire dans tout cela est sans doute que ceux qui prétendent défendre les automobilistes, oublient dans leur obstination, que ce seront les premières victimes de ces projets. Entre Nyon et le Vengeron, l’OFROU prévoit en effet une saturation en à peine 12 ans, les usagers ayant déjà subi 8 ans – soyons aussi optimistes que l’administration fédérale – de travaux auparavant. En quelques années, ceux à qui on avait promis la fluidité se retrouveront donc dans une situation bien pire. Et les villages à qui on avait garanti la tranquillité seront surchargés de véhicules et sans solution alternative. Et que dire des villes déjà largement saturées ? Du point de vue de la mobilité, soyons réalistes, ce projet ne fera que des perdants.
Le monde économique face à une transition inéluctable
Mais ce n’est pas tout – et c’est là que certaines organisations patronales, pourtant habituellement adeptes d’une politique pragmatique et défendant le oui, se distinguent par une démonstration aussi acrobatique que déconcertante de manque de vision et de cohérence. Dans un monde où l’énergie devient de plus en plus précieuse, et où la pression d’un marché extrêmement demandeur sur les matières premières s’accentue, il est clair qu’investir des milliards dans un mode de transport inefficient – le transport individuel nécessitant en moyenne 6 fois plus d’énergie et 2,5 fois plus d’acier pour transporter le même nombre de personnes que le train par exemple – apparaît, au mieux, comme aventureux, et au pire, comme totalement irresponsable. Il semblerait donc que, pour certains, les réalités du XXe siècle soient bien trop confortables pour leur permettre d’ouvrir les yeux sur la situation actuelle. Le monde a changé, et ne pas prendre en compte ces évolutions, par manque de lucidité ou de courage, nous condamne à subir de lourdes conséquences économiques, climatiques et sociétales que personne ne souhaite, quel que soit son bord politique. En résumé, on ne préparera pas la Suisse de 2050 avec les solutions de 1950.
Pas de politique en dehors des réalités
Si nos voisins français ne sont certes pas des exemples en termes de politique de mobilité, nous laisserons à leur crédit un talent particulier pour les mots. Le plus iconique d’entre eux, et certainement pas le plus progressiste, m’aidera donc par les siens à conclure cette réflexion. En 1969, dans un discours à l’Élysée, en pleine période de décolonisation, le général De Gaulle, s’adresse aux plus conservateurs de ses compatriotes : « Il est tout à fait naturel qu’on ressente la nostalgie de ce qui était l’Empire, tout comme on peut regretter la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voiles, le charme du temps des équipages. Mais quoi ?! Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ».
Voilà : il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités.