A l’instar du début du XXe siècle, la lame de fond conservatrice qui sévit de plus en plus en Europe et dans le monde, s’attaque à la culture dans ce qu’elle a de plus large. L’art, mais aussi la littérature, la mode et bien entendu l’architecture. Un signe particulièrement inquiétant tant elle rappelle, toute proportion gardée, les heures les plus sombres de l’Histoire moderne.
Les réseaux sociaux propagateurs d’une vision nostalgique
Au XXIe siècle, la pensée conservatrice se propage évidemment à travers les réseaux sociaux, et les pages concernant l’architecture pullulent, en particulier sur Facebook, où des comptes tels que “Dusting off History” (“Dépoussiérer l’Histoire”), proposent des photos avant-après de villes du monde, en particulier occidentales, laissant leurs abonnés les commenter de naïfs “je préfère l’ancien”, “l’ancienne architecture était mieux”, “pourquoi l’Homme veut toujours détruire ce qui est beau ?”. Oubliant au passage qu’entre deux photos de Rotterdam (à gauche) prises selon la page en 1940 et en 2024, la ville a été complètement rasée par les bombardements de la 2e guerre mondiale.

Cette amnésie historique s’accompagne de propos plus inquiétants. Sous cette image de Montréal (à droite) par exemple, un internaute écrit:
“Les bâtiments modernes n’ont aucune beauté, aucune qualité esthétique. Il s’agit d’un outil psychologique destiné à opprimer l’esprit et à nous préparer à ce qui arrive. Des fermes pour humains… où nous vivrons dans de petits enclos rectangulaires, et emboîtés dans des habitations à haute densité. Nous sommes destinés à être traités comme du bétail. C’est très triste.”
Et un autre de renchérir :
“Et cela reflète des capacités mentales limitées, ainsi que le manque d’imagination des concepteurs et des architectes et, en fin de compte, le peu de considération qu’ils ont pour les personnes et l’environnement.”
L’architecture comme outil de propagande
La beauté est subjective, libre à chacun d’avoir ses goûts et ses opinions. Et on peut tout à fait critiquer la perte de l’ornement dans l’architecture moderne et contemporaine. Mais les discours rances qui accompagnent ce “c’était mieux avant” architectural, allant même jusqu’à parler de “folie” n’est pas sans rappeler la définition d’”art dégénéré”. Les modèles de beauté prônés par la mouvance conservatrice et nostalgique ne sont par ailleurs par anodins non plus: références constantes à l’antiquité, colonnades, statues de corps athlétiques etc. Ce sont les codes du néo-classicisme, les mêmes récupérés il y a à peine 100 ans par des dictateurs européens, souhaitant redonner leur grandeur à leurs nations respectives. Chacun a utilisé l’architecture comme outil de propagande: Mussolini a prétendu redonner à l’Italie l’éclat de l’Empire Romain dont il a utilisé les codes, Hitler et son architecte Albert Speer la gloire d’un empire Germanique, à travers “Germania”, ville fantasme qui ne verra jamais le jour. Une esthétique “néo-impériale” pour imposer au monde leur supposée supériorité physique et intellectuelle – voir génétique dans le 2e cas.

L’expression architecturale n’a pas fini d’être un outil de propagande. Depuis les années 50, elle s’est souvent caractérisée par de grandes tours en verre et en acier: symbole de puissance et d’avancée technologique. Aujourd’hui l’enjeu est ailleurs, dans un monde instable et incertain, les conservateurs tentent de propager une vision d’une société d’ordre et de grandeur pour rassurer tout en faisant passer leurs idées rétrogrades.
Une architecture encrée dans son époque
Y a-t-il une mauvaise ou une bonne architecture ? Peut-être qu’il s’agit simplement de celle qui s’ancre réellement dans son époque en apportant de vraies réponses à ses problématiques. En l’occurrence celle qui respecte l’environnement, loge et permet une meilleure qualité de vie. La vision court-termiste actuelle, qui consiste à construire à moindre coûts des bâtiments qui ne verront probablement pas le XXIIe siècle est en ce sens tout à fait problématique. Et le fait de calculer leur bilan CO2 sur seulement 80 ans, ou de détruire des bâtiments construits il y a 30 ans en sont de cruels révélateurs.
Cela rassurera peut-être ceux qui lient le béton à la laideur, ce dernier est voué à laisser la place à l’utilisation de matériaux plus éco-responsables, en particulier le bois. Et peut-être que ce nouveau style leur conviendra, à moins bien sûr que l’esthétique ne soit qu’un prétexte pour des opinions moins louables.
